Avis non sollicité

J’écris ce texte dans le train Lyon-Nantes. Je reviens de deux jours de représentation avec le Bliss Show 2 : on a joué à Morges mardi soir, à Grenoble mercredi. C’est très marrant et toujours aussi émouvant de voir des salles pleines de femmes, sans compter le plaisir infini d’être avec mes camarades de troupe. Après avoir joué ensemble onze dates au printemps 2025, on était je crois toutes contentes de se retrouver pour cette reprise, mais aussi un peu intimidées au départ, et puis bim bam boum c’était reparti comme en quarante. Quel bonheur.
Le mois de mai va donc être aussi réjouissant que dense, d’autant qu’à la tournée Bliss se superposent les déplacements pour aller présenter mon prochain roman aux libraires dans une dizaine de villes. Je suis rincée, pourtant je voulais poster un texte ce vendredi, alors j’ai pensé que je pourrais raconter cette petite histoire qui m’est arrivée récemment.
Aux dernières vacances de février, on est partis à Bruxelles en famille, pour faire découvrir la ville aux enfants. Dit comme ça, ça sonne très chic, dans les faits leur truc préféré c’était Lego Discovery et ils n’ont aucun respect pour le concept de brunch.
Au retour, mon mari devait rester à Paris pour le travail, donc on est descendus à Gare du Nord, il nous a accompagnés jusqu’à Montparnasse, et j’ai pris le train pour Nantes seule avec mes deux fils.
Tout se passait à peu près bien, jusqu’à ce que le contrôleur passe.
Le contrôleur m’a demandé nos billets et je les lui ai montrés docilement. Et à ce moment-là, il a dit quelque chose que je n’ai pas du tout compris. Il a demandé en souriant : Mais qui est Julia ?
Je l’ai regardé. J’ai dit : C’est moi.
J’ai envisagé un moment d’avoir commis une erreur en prenant les places, mais je savais que c’était peu probable dans la mesure où je suis control-freak, et surtout j’avais les billets sous les yeux et je voyais que tout était en règle.
Mais le contrôleur continuait de s’agiter en souriant, comme s’il cherchait quelqu’un, et au bout d’un temps impossiblement long, j’ai fini par comprendre le sens de son petit sketch : il faisait semblant de s’étonner que je n’aie pas un billet 12-25. Il essayait de me complimenter en sous-entendant que j’avais l’air jeune.
C’était extrêmement embarrassant.
Comme je n’ai aucun second degré, il a fini par se lasser et il s’est éloigné pour continuer son travail. Je l’ai observé de là où j’étais – il devait avoir quelques années de moins que moi, le genre de gars à être en grande section quand j’étais en CM2, peut-être même encore pire que ça. Je ne connaissais pas cet homme, je ne l’avais jamais vu, mais ce que je veux dire, c’est que si on s’était croisés enfants, il n’aurait probablement pas osé m’adresser la parole. Quand il était un garçonnet, il n’aurait pas tenté de me faire de l’humour. Mais maintenant que nous étions tous les deux adultes, le fait d’être un homme le mettait suffisamment à l’aise pour commenter mon physique sur son lieu de travail. Le fait d’être un homme lui donnait toute autorité.
Bien sûr, on pourrait défendre l’idée que ce qu’il disait était gentil. On pourrait même dire que les femmes de mon âge apprécient en général un commentaire positif sur l’état de leur peau. On pourrait dire que c’était innocent.
Mais j’ai bientôt quarante ans, donc c’est vraiment stupide de sous-entendre que je pourrais en avoir vingt-cinq. Je suis une mère de famille. Je suis tellement une mère de famille que ce jour-là, mes enfants étaient à côté de moi, et que leurs propres âges donnaient un indice plutôt clair sur le mien. Je doute que le contrôleur aurait fait la même remarque si leur père, mon mari, avait été assis avec nous comme c’est habituellement le cas. En fait, j’en suis sûre, et c’est humiliant de le savoir avec tant de certitude.
Ce que je veux dire, c’est que même à l’approche de la quarantaine, on n’est pas encore débarrassée de cette tendance qu’ont les hommes, quand ils voient une femme seule, à penser qu’elle a envie de les entendre parler, de les entendre dire ce qu’ils pensent d’elle et de son physique. Imaginez un monde où les femmes en service interpelleraient les hommes :
La conseillère bancaire qui dirait : En tout cas, jolis mollets !
La médecin généraliste : J’aime beaucoup votre moustache.
L’agente immobilière : Vous avez à peine l’air majeur, dis donc.
Est-ce que ça ne paraîtrait pas un peu bizarre et intrusif ?
Ça m’a fait me sentir toute petite, presque revenue en enfance. J’étais embarrassée que mes fils assistent à ça, qu’ils voient avec quelle facilité j’étais livrée au regard et au jugement d’un inconnu. Qu’ils voient que même tranquillement assise, dans des vêtements banals, fatiguée, occupée, j’étais un objet apparemment disponible pour le premier clampin venu.
Je ne veux pas que mes enfants voient ça. Je ne veux pas qu’ils soient témoins de cette coutume déplorable que j’ai connue toute ma vie, comme toutes les femmes. Les adultes qui te disent que tu es mignonne quand tu es une petite fille, qui te disent aussi ce que les filles peuvent faire ou non selon eux, comment tu dois t’asseoir. Le regard des hommes dans la rue quand tu es adolescente, poisseux, propriétaire. Les remarques des clients quand j’étais serveuse – Ah, si j’avais vingt ans de moins ! – Si tu avais vingt ans de moins, ce serait toujours non. Toutes ces phrases tout le temps qui sous-entendent que ça dépend d’eux, pas de nous. Les mains baladeuses, les clins d’œil, les agressions, la pression, les critiques, l’omniprésence de l’avis des hommes dans notre vie, à chaque minute. Quand j’étais enceinte de mon premier enfant, cet homme de mon âge qui m’avait demandé, l’air sincèrement intéressé : Et tu n’as pas peur que ton corps soit dévasté après ? Je veux dire, ravagé ? Que tu ne retrouves jamais ta ligne ?
J’avoue que j’ai l’ambition d’exister au-delà de mon corps. J’ai l’espoir qu’il soit un détail dans la façon dont les gens m’appréhendent. En fait, ce n’est pas tant une histoire de regard posé que de conviction que donner son avis serait intéressant : le contrôleur a répété sa blague plusieurs fois, n’a rien vu de ma honte, est reparti la bouche en cœur comme un ravi de la crèche. Ça, c’est un problème : l’incapacité à se mettre à notre place, puisque ça ne leur arrive jamais, à eux, qu’on leur parle comme ça, et qu’ils continuent de penser qu’on a besoin de leur galanterie en carton-pâte. On ne veut pas savoir si vous nous trouvez jolies, on veut l’égalité, bordel de merde.
Ces toutes petites situations, elles sont insupportables, parce que les mêmes phrases qui nous ont fait nous sentir femmes quand nous étions encore des filles, qui nous ont obligées à remarquer notre genre alors que nous étions encore des enfants, fonctionnent maintenant exactement dans l’autre sens : devenues des femmes adultes, n’importe quel homme qui a du temps à perdre peut nous retransformer en filles, nous minorer.
Quentin Delval explique très bien comment, s’il est vrai que tous les hommes ne sont pas des agresseurs, ils bénéficient cependant tous du climat d’agression auquel les femmes sont habituées. Ces hommes peuvent dire : Je ne l’ai pas forcée, et c’est absolument exact, néanmoins le fait de vivre dans une société où le viol et l’agression sexuelle sont des probabilités exerce une force sur les décisions des femmes et leur façon de sociabiliser avec les hommes. Ne pas voir ça, c’est ne rien comprendre à ce que c’est que de se mouvoir dans un corps de femme dans un monde patriarcal.
De la même façon, ce contrôleur était certainement persuadé d’être parfaitement inoffensif – et après tout, c’était censé être un compliment, pas une insulte – mais il me semble à moi que ça s’inscrit sourdement dans le même système, qui est un système de domination. La même phrase prononcée par une femme - mais est-ce qu’une contrôleuse dirait ça, enfin ? - n’aurait pas le même sens, parce que le contexte serait différent. Deux femmes qui se croisent dans un ascenseur et échangent des gentillesses se parlent du même endroit - il n’y en a pas une qui accorde royalement un bon point à l’autre. C’est très différent, en tout cas c’est mon avis.
Bref. Je n’ai pas envie de faire plus jeune que mon âge – j’ai envie de pouvoir juste valider mon billet de train et poursuivre ma route.
NB : une partie de ce texte a été publié dans le magazine Urbanne.



Il y a quelques années (minimum 10) je voyageais avec une amie en train. Nous étions dans un wagon silencieux. Nous ne parlions pas fort mais nous discutions. Le contrôleur nous a donc appelé "les pipelettes". Je ne sais plus exactement le reste de ces propos mais je me souviens de notre embarras.
Rien à voir mais dans le même registre des avis non sollicités : j'avais 16 ans et mon père avait réussi à décrocher un rendez-vous avec un célèbre professeur pour mes problèmes de dos. Il est arrivé entouré de toute une clique (étudiants, infirmiers...). J'étais en sous-vêtements. Il a eu un geste qui me tord encore le ventre aujourd'hui (mais à la vue de tous et devant mon père). Après quoi, il a touché mes "bourrelets" et a dit : "c'est à cause de ça qu'on a pas détecté sa scoliose plus tôt". C'était tellement humiliant. Le pire c'est de revoir les photos de moi à cet âge : je n'étais pas grosse !! Le ventre était mon point faible mais pas au point de cacher un problème médical. Mon ventre se tord en repensant à ce rendez-vous 💔
Merci, merci, merci! C'est totalement ça! Et si vous aviez clairement dit que vous le trouviez déplacé, il aurait levé les yeux au ciel. Il n'aurait pas compris je pense. Il serait même peut-être devenu agressif. Et sinon, histoire que ce monsieur ne pollue pas trop longtemps nos esprits, n'oublions pas de saluer votre art du récit! Vous m'avez bien fait rire avec les exemples de la banquière etc....