Bleue comme la rivière
J’ai rencontré Louise Browaeys il y a quatre ans, chez moi. C’était son éditrice Marie qui nous avait mises en contact. Plus tard, j’ai proposé à Louise de participer au volume collectif Être mère dont je préparais l’édition, et elle m’a donné un texte magnifique sur l’allaitement. Depuis ce moment, nous nous parlons plusieurs fois par semaine par notes vocales interposées, en marchant chacune dans un parc, à des kilomètres de distance.
Quand elle était venue chez moi, Louise avait déjà publié deux romans chez HarperCollins, La Dislocation et Fais battre ton tambour, et elle m’avait parlé d’un texte de non-fiction qu’elle était en train d’écrire, un texte autour de la couleur verte, dans l’idée de ce qu’avait fait Maggie Nelson avec Bleuets. Ça m’avait paru une idée tout à fait extraordinaire, un projet très proche des textes de non-fiction anglo-saxons que j’adore, et j’avais dit que je serais curieuse de voir ça.
Louise m’a envoyé son manuscrit, et nous en avons parlé très longtemps. Le document a ricoché entre nous pendant plusieurs mois, et puis finalement il a paru aux éditions de la Mer Salée, sous le titre La Reverdie. J’aime beaucoup ce texte en fragments, audacieux, poétique, mais aussi riche de toutes ses connaissances d’ingénieure agronome, d’écologiste passionnée. Je me rappelle lui avoir dit que pour moi, c’était un livre de mariage, un livre comme un coffre de bois sculpté qu’une jeune fiancée apporterait en dot. Elle y célèbre le bonheur d’avoir trouvé un homme avec qui fonder une famille paisible, après une jeunesse tumultueuse.
Ces dernières années, Louise travaillait sur un roman, que j’ai aussi lu et relu et mais qui semblait l’emmener vers une impasse. En parallèle, elle avait commencé à écrire un autre texte de non-fiction, un livre bleu, cette fois. Je crois que je lui ai dit qu’elle avait à mon sens trouvé une veine très intéressante dans la non-fiction, et que je pensais aussi que la non-fiction était un outil particulièrement pertinent dans le monde dans lequel nous vivons actuellement – la possibilité de parler en son nom propre, d’engager son corps et sa vérité dans l’écriture, sans avoir à se plier aux contraintes romanesques, ce qui permet parfois de se rapprocher de la réalité, ou de l’approcher d’une autre façon. La possibilité d’inventer une forme à la mesure de son message.
Elle a fini le livre bleu, l’a publié avec Marie chez Phébus. Il a paru hier, il s’appelle Bleue comme la rivière, vous pouvez le trouver partout. Je suis embarrassée d’en parler, parce que c’est un livre si vaste que je ne peux qu’être lacunaire, mais je vais essayer.
C’est un livre qui commence par quelques paragraphes sur la situation de la pollution de l’eau en France – un livre sur l’eau, mais comme l’écrit Louise, un livre-rivière n’est pas la même chose qu’un roman-fleuve.
Bien sûr, ce livre bleu s’inscrit dans le sillage du livre vert qui l’a précédé. Si le livre vert était, comme me le chuchotait mon intuition, un livre de mariage, dans celui-ci, Louise raconte ce qui survient ensuite.
Je vais décrire à quoi ressemble l’amour après cinq ans de vie commune. Une fois qu’on a enfilé le masque du mari et de la femme et qu’on rentre du cinéma en courant pour libérer la baby-sitter, qu’on se fait réveiller quatre fois dans la nuit par les cris d’un bébé au lieu d’errer à la recherche d’un bar où boire des shots d’absinthe et rentrer baiser alors que le jour se lève.
Quand on y pense, il y a là une sorte de faille narrative. Personne, ou presque personne, ne raconte ce que les femmes peuvent espérer après avoir trouvé un homme et avec lui conçu des enfants. Malgré toutes les avancées féministes, le discours dominant ne propose rien de très limpide aux femmes après ça. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants – la phrase est reprise et moquée depuis longtemps, mais qui se charge d’écrire ce qui vient après ? Comme le relève Marielle Macé dans Façons de lire, manières d’être – je ne retrouve plus la citation exacte – la frontière entre la réalité et la littérature est poreuse, et ce que racontent les livres nous autorise dans la vie réelle. Sans récits, il nous est difficile d’imaginer et d’entreprendre. Le destin féminin va jusqu’au mariage, jusqu’aux enfants, et après il n’est plus que pages blanches, ce qui en désoriente plus qu’une.
Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?, demande fameusement Kant dans Critique de la raison pure. C’est aussi ce que se demande Louise dans ce livre écrit à l’aube de ses quarante ans. Dans Bleue comme la rivière, elle raconte la vie commune hétérosexuelle, le couple au long cours, les enfants qui grandissent, mais aussi les lectures, les amies, le boomerang de l’enfance qui revient sans cesse, les choses qu’on met des années à comprendre, ou qu’on comprend chaque fois différemment, la violence sexuelle dans laquelle les filles grandissent, et ce que c’est que d’être une mère dans un monde qui court à sa perte.
Elle entrelace à ses phrases des citations de tout horizon, elle adosse sa réflexion à celle d’autres écrivains, poètes, scientifiques. Elle écrit avec une franchise déroutante, impérieuse, qui ne s’excuse de rien. Je n’ai jamais lu un autre livre comme celui-là, à part le livre vert.
L’autofiction a été beaucoup décriée jusqu’à presque tout envahir, paradoxalement, mais il ne s’agit même pas d’autofiction ici. Il s’agit d’un travail autobiographique qui n’emprunte à la fiction que son style, sa poésie, sa richesse, sans jamais dévier de la vérité, sans chercher à se donner le beau rôle. On peut dire de l’autobiographie qu’elle n’a pas la force d’invention de la fiction, la structure du roman, mais c’est une autre forme de courage que de se dire dans tous ses entrelacs, et d’admettre parler de sa vraie voix, d’assumer ce qu’on dit, quoi que les autres puissent penser de notre visage découvert. Encore une fois, les femmes ont été si peu représentées en littérature qu’il semble simplement judicieux de poser les mots, de faire autoportrait, de raconter à quoi ressemble le monde de l’endroit où nous sommes.
La qualité d’un autoportrait tient sans doute à son traitement autant qu’à son personnage, or Louise est un personnage pour le moins captivant, parce qu’elle se trouve au confluent de courants très variés. Dans un seul paragraphe, elle sait nouer gracieusement ses multiples influences. Jésus disait que tout est amour, Marx que tout est travail, et moi je vais vous répéter que tout est pétrole.
Elle raconte la vie quotidienne et les tentatives d’y échapper, le désir d’élever ses enfants et celui d’écrire des livres, l’abandon de la solitude qui est le vrai prix de la famille, l’étrangeté de se trouver matriarche quand on est encore au fond une petite fille lisant au fond d’un jardin. Elle raconte les mœurs des castors et des punaises d’eau, les aventures de son périnée, elle écrit J’ai envie de fouetter les hommes avec les rubans de mes bottines et des branches de volubilis, de leur dire : « Vous avez quinze jours pour changer de pratiques. »
Comme tous les bons livres, celui-ci en contient plusieurs à la fois. On peut le livre de nombreuses fois et chaque fois différemment, j’en sais quelque chose. Il condense beaucoup des sujets qui nous occupent collectivement : l’avenir du monde et le nôtre, ce à quoi nous pensons lorsque nous nous couchons le soir, à quoi nous rattacher pour garder espoir. C’est aussi, et c’est peut-être ce que je préfère, un chant d’autonomie et de rébellion, convoquant la faune et la flore et la poésie comme pour nous tenir droit. Peut-être qu’il s’agit simplement pour moi d’admettre mes propres désirs de souveraineté – en particulier ici, maintenant, quand j’écris ces phrases et que j’y laisse des trous pour glisser ma langue. Ouvrir les yeux sur cette ombre-là, avoir une conversation-qui-n’est-pas-douloureuse avec mes propres pulsions et mon animus. Continuer à reconnaître les liens qui nous constituent et parfois nous emprisonnent, à dialoguer avec les voies souterraines de la rivière.
Vous savez ce qu’il vous reste à faire. Bonne lecture, bonne nage.





Mais waou j'ai envie de le lire évidemment mais une question me taraude et j'ai envie d'interroger la spécialiste : toi. Quelle est la différence entre roman autobiographique et autofiction ? Merci pour cette belle analyse qui m'invite à l'acheter.