Sur le fil

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Bribes

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Julia Kerninon
mai 29, 2026
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Margaret Atwood pour Bazaar

A Bruxelles à vingt-et-une heure

je monte dans un taxi

pour rouler dix minutes jusqu’à

ma vieille copine de fac qui m’attend avec impatience

et machinalement je tape son adresse dans mon gps

pour vérifier que le taxi va au bon endroit,

qu’il ne me kidnappe pas. Je me demande

si un seul homme a déjà fait ça dans sa vie.


A Bruxelles à une heure du matin

ma copine m’appelle un autre taxi

pour rentrer à mon hôtel. Debout sur son palier

on regarde sur l’application

le véhicule faire d’étranges volutes,

comme s’il tournait autour de nous

avant de soudain fondre, et il est là,

en bas dans la grande avenue du Globe à Forest

et en montant dans la voiture j’ai besoin

d’établir un contact, de lui montrer que je suis un être humain,

alors je lui demande pourquoi il a fait tant de détours

pour arriver jusque là, et il répond

Oh, je prenais juste de l’essence. Il est jeune

plus jeune que moi, mais il ne retire pas la capuche de son sweat

tandis qu’il me conduit dans la nuit.

Il me pose les trois questions rituelles

Pourquoi suis-je là ? D’où je viens ?

Pour qui est-ce que je travaille ?

Et puis il me demande Et vous avez quelqu’un ?

Vous êtes en couple ? Vous êtes disponible ?

Je le regarde dans le miroir intérieur.

Nos regards se croisent. Je lui dis

que j’ai un mari

que je suis tellement peu disponible

que j’ai même deux enfants, deux fils. Souple

comme un fauve, il me demande

si c’est leur père qui s’en occupe, pendant

que moi je suis là. Je dis que oui. Il me dépose.

Nous nous saluons. Arrivée dans ma chambre,

je repense à mon meilleur ami qui dit toujours

que si tu veux être un allié en tant qu’homme

tu peux déjà commencer par ne pas

marcher trop vite derrière une fille la nuit,

parce que tu vas la stresser. Il faut que tu

sois attentif à ça, que tu penses

ta présence dans l’espace de la ville,

que tu trouves un moyen de la rassurer

parce qu’elle en a besoin. Le chauffeur

ne le savait pas, apparemment

et il badinait sans comprendre

l’effet de ses mots à une heure du matin

dans une voiture dont il contrôle

le verrouillage automatique. Pourquoi

est-ce que j’ai si peur ? Pourquoi

vos personnages féminins sont-ils si paranoïaques ?

demandent les hommes à Margaret Atwood qui répond :

Ce n’est pas de la paranoïa. Dans leur situation,

c’est de la lucidité.


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