Bribes
A Bruxelles à vingt-et-une heure
je monte dans un taxi
pour rouler dix minutes jusqu’à
ma vieille copine de fac qui m’attend avec impatience
et machinalement je tape son adresse dans mon gps
pour vérifier que le taxi va au bon endroit,
qu’il ne me kidnappe pas. Je me demande
si un seul homme a déjà fait ça dans sa vie.
A Bruxelles à une heure du matin
ma copine m’appelle un autre taxi
pour rentrer à mon hôtel. Debout sur son palier
on regarde sur l’application
le véhicule faire d’étranges volutes,
comme s’il tournait autour de nous
avant de soudain fondre, et il est là,
en bas dans la grande avenue du Globe à Forest
et en montant dans la voiture j’ai besoin
d’établir un contact, de lui montrer que je suis un être humain,
alors je lui demande pourquoi il a fait tant de détours
pour arriver jusque là, et il répond
Oh, je prenais juste de l’essence. Il est jeune
plus jeune que moi, mais il ne retire pas la capuche de son sweat
tandis qu’il me conduit dans la nuit.
Il me pose les trois questions rituelles
Pourquoi suis-je là ? D’où je viens ?
Pour qui est-ce que je travaille ?
Et puis il me demande Et vous avez quelqu’un ?
Vous êtes en couple ? Vous êtes disponible ?
Je le regarde dans le miroir intérieur.
Nos regards se croisent. Je lui dis
que j’ai un mari
que je suis tellement peu disponible
que j’ai même deux enfants, deux fils. Souple
comme un fauve, il me demande
si c’est leur père qui s’en occupe, pendant
que moi je suis là. Je dis que oui. Il me dépose.
Nous nous saluons. Arrivée dans ma chambre,
je repense à mon meilleur ami qui dit toujours
que si tu veux être un allié en tant qu’homme
tu peux déjà commencer par ne pas
marcher trop vite derrière une fille la nuit,
parce que tu vas la stresser. Il faut que tu
sois attentif à ça, que tu penses
ta présence dans l’espace de la ville,
que tu trouves un moyen de la rassurer
parce qu’elle en a besoin. Le chauffeur
ne le savait pas, apparemment
et il badinait sans comprendre
l’effet de ses mots à une heure du matin
dans une voiture dont il contrôle
le verrouillage automatique. Pourquoi
est-ce que j’ai si peur ? Pourquoi
vos personnages féminins sont-ils si paranoïaques ?
demandent les hommes à Margaret Atwood qui répond :
Ce n’est pas de la paranoïa. Dans leur situation,
c’est de la lucidité.




