Sur le fil

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Quelques réflexions sur l'accouchement

Première partie

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Julia Kerninon
juin 19, 2026
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Il y a plusieurs années, alors que j’avais déjà deux enfants, une copine enceinte pour la première fois m’a parlé du projet de naissance qu’elle était en train de rédiger en vue de son accouchement à venir. J’ai éclaté de rire. Puis, à ma grande surprise, j’ai vu à son regard qu’elle était très sérieuse. Elle a poursuivi en expliquant son désir d’un accouchement physiologique, accompagné par des techniques de chant sur lesquelles elle s’était renseignée et qu’elle s’entraînait à pratiquer. Mon ironie s’est muée en panique – une inquiétude de grande sœur. Et avec cette inquiétude, de la colère. Une colère qui parlait de moi, comme toutes les colères. Je devais me retenir pour ne pas crier de mécontentement. Je me suis tue, mais j’étais hors de moi, et je pense que ça se voyait. Je ne savais pas exactement pourquoi j’étais tellement fâchée. Mon émotion était terriblement mal placée, mais elle me dépassait. Je ne peux pas le dire autrement : cette idée de projet de naissance me faisait complètement vriller.

Qu’est-ce qui pouvait me mettre dans cet état ? Si je raconte cette histoire aujourd’hui, c’est parce que j’y ai beaucoup, beaucoup repensé depuis. Je regrette ma réaction, ma véhémence, mon surplomb. Une infinité de sentiments différents se mêlaient dans cet instant précis, entrelacés, apparemment inextricables, illisibles. Avec le temps, j’ai démêlé ces fils, je crois, et c’est cette histoire que je voudrais raconter maintenant, le plus honnêtement possible.

Ce n’est pas une histoire dont je suis l’héroïne - pas une histoire où j’ai raison. Mais je suis la proie d’émotions très intenses, je ressens parfois des colères qui paraissent inexplicables à moi et aux autres, et ma façon d’essayer de progresser c’est de remonter le fil de ma colère, pour comprendre ce qui m’agite. Je sais que lorsque je suis en colère j’ai l’air injuste et agressive, mais quand je remonte à la source je découvre souvent que ma première intention n’était pas si mauvaise, même si je n’ai pas su la canaliser décemment.

Par où commencer ? J’étais le premier enfant de mes parents, et ma naissance a été une catastrophe. Il n’y avait aucune raison logique à ça – les choses se sont simplement mal passées. Je suis née en césarienne d’urgence et j’ai passé mes premiers jours en couveuse avec un pneumothorax. Quand j’étais enfant, mon père me faisait le récit de ma naissance à chaque anniversaire – lui suivant l’ambulance à travers une tempête de neige, à l’hiver 87, en se répétant Je ne voyais pas ça comme ça, avoir un enfant.

Cette histoire m’appartenait, comme mon prénom, mon carnet de santé, les albums photos. C’était le récit de comment j’étais venue au monde, des circonstances de mon arrivée. Petite, je la tenais pour acquise sans la questionner davantage, mais le temps passant, quand j’ai commencé à envisager de concevoir moi-même un bébé, elle a pris un sens légèrement différent. Dans les cours de sciences, ou dans les livres que j’avais vus passer à ce sujet, enfant, adolescente, il était dit que les bébés naissaient, mais jamais que ça pouvait se passer si mal sans qu’on sache pourquoi. Les difficultés en cause à ma naissance n’avaient rien de génétique, pourtant, quand j’ai été enceinte à mon tour pour la première fois, une partie de moi s’est préparée à mourir. Je ne savais pas grand-chose, je savais simplement que c’était possible.

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