Je pars de chez moi avec une bouteille de jus de pèche pour rejoindre mon amie qui habite à quelques rues et qui m’attend avec une bouteille de Prosecco pour boire des Bellinis dans son jardin. Nous nous installons sur deux transats. Je sais qu’elle revient de vacances, parce qu’elle l’a dit à mon mari la semaine précédente quand il est passé lui rendre son aspirateur de chantier. Alors, comment c’était ?, je demande.
Elle me répond que c’était super : elle est partie avec ses quatre fils camper sur un terrain que possède son père en Bretagne. Seule ? je demande. Avec les quatre ? Ses fils ont douze, dix, huit et deux ans. Non, dit-elle en riant. Pas quatre, six. J’avais aussi mes deux neveux.
Devant mon visage terrifié, elle me raconte qu’elle s’en est très bien sortie. Elle s’installait sur la plage avec de grands sacs remplis de gourdes, de crêpes et de crème solaire, et les enfants venaient chacun leur tour la solliciter comme des coureurs au point de ravitaillement, exactement comme elle se rappelle ses tantes faire sur la même plage quand elle était elle-même enfant. Même si elle avait six personnes sous sa responsabilité, elle était la plupart du temps seule avec ses pensées, parce que les petits étaient tous très occupés.
Elle me dit : En fait, c’est mes vacances préférées, le camping. Quand je loue une maison, je ne me sens pas assez dépaysée. Dans une maison, il y a une machine à laver, alors je dois faire des machines. Il y a un four, donc je dois l’utiliser, et après je dois le nettoyer. Au camping, tout est plus simple, et pourtant personne ne meurt de faim ni ne finit la semaine en slip. C’est parfait.
Je connais mon amie depuis dix-sept ans. Quand je la vois, je repense très souvent à la personne qu’elle était à l’époque, la première fois que je l’ai vue, en lui ouvrant la portière de ma Super 5 pour l’emmener jusqu’au bar de la côte atlantique où nous faisions toutes les deux la saison. Elle avait vingt-quatre ans, cette année-là, elle venait de revenir en France de Madrid où elle avait travaillé deux ans durant comme paysagiste événementielle pour la Feria. Comme mes parents et toute ma famille maternelle, elle avait l’accent de Lorient, ce qui me l’a rendue immédiatement familière. Elle était drôle et déchaînée, et au travail son énergie était imbattable.
Cet été-là, nous avons vécu ensemble avec quatre autres filles dans une petite maison que nous louaient nos patrons. Nous avons rencontré une troisième fille chérie avec qui nous avons formé un trio infernal. Nous avons connu des remous, mais nous ne nous sommes jamais quittées, nous avons fait nos vies ensemble, passé des heures à trois ou à deux, et aujourd’hui, sans l’avoir jamais consciemment décidé, nous vivons à quelques rues les unes des autres, ce qui est très pratique quand les hommes ou les enfants nous agacent et que nous avons besoin de nous réunir en coven de sorcières dans le parc voisin.
C’est une théorie que je défends souvent : quand on voit des femmes en train de parler ensemble, on les imagine en train de cancaner, parce que c’est généralement comme ça que les femmes sont représentées dans la culture mainstream. Des femmes qui discutent, ça ne fait pas sérieux, c’est forcément superficiel, une discussion à court terme concernant les hommes ou les enfants ou la mode ou le poids, quelque chose de très prosaïque et de mineur.
Mais je pense au contraire que les discussions que les femmes poursuivent entre amies, en présentiel ou via ces notes vocales si pratiques, sont en réalité des rouages cruciaux du fonctionnement du monde. Ce sont ces échanges qui nous permettent de faire tenir nos vies, nos mariages, nos parentalités, nos santés mentales, nos vies professionnelles, nos rapports avec nos parents. Ce sont des conversations fondatrices, essentielles, instructives, bouleversantes, lorsqu’on a la chance d’avoir de bonnes partenaires de débat, des complices sincères.
Dans notre trio, Marie est la première à avoir eu un enfant, et à présent elle est aussi celle qui en a le plus. Comme une grande sœur, elle m’a montré la voie et appris la plupart des choses que je sais sur la maternité. C’est pour ça que cette année, quand Clémentine Galey m’a proposé d’enregistrer un épisode de Bliss en tant qu’intervieweuse, c’est elle que j’ai voulu interroger, mon amie Marie. L’épisode est ici.




