Enfance et offenses

Mon fils aîné approche des huit ans et demi. Il a grandi d’un coup. Il ne veut plus se couper les cheveux. Il veut être un ado. Quand il rentre de l’école, il prend un livre et il disparaît, il n’entend plus rien, il lit même à table. Mon mari me dit en rigolant : C’est toi. Il fait exactement comme toi. J’en avais une, et maintenant j’en ai deux. J’aurais dû m’en douter, que tes enfants seraient comme ça, pourtant je ne l’ai pas vu venir.
Le matin, lui et son frère grimpent tous les deux dans mon lit. Je m’allonge sur le dos et je les tiens chacun dans un bras, et je les appelle mes jumeaux, et ils crient On n’est pas jumeaux ! Ils adorent avoir l’impression que je déboite. La vérité, c’est que je sais mieux que personne qu’ils n’ont pas le même âge, parce que voir l’aîné grandir en éclaireur me permet de comprendre que le petit aussi va grandir, et de mesurer le temps qu’il me reste à pouvoir les avoir contre moi tôt le matin. Je sais que bientôt, il n’en sera plus question, et j’essaie de me préparer. C’est plus compliqué que je ne l’aurais pensé.
Ces derniers temps, l’aîné parlait parfois avec une petite voix d’enfant plus jeune qu’il n’est, et au départ je l’ai rabroué. Ne parle pas comme un bébé, j’ai dit. Je disais ça parce que, je crois, c’est ce qu’on me disait à moi quand j’étais enfant et que j’utilisais cette voix, que je mimais la petite fille alors que je grandissais. Je le disais comme un réflexe, comme une loi, avec rudesse, pour le recadrer, sûre de moi.
Au bout de quelques jours, l’idée m’a frappée qu’il avait peut-être toutes sortes de raisons de faire ça – qu’il était peut-être lui-même troublé de la vitesse à laquelle il grandissait, qu’il se rendait lui aussi compte qu’il allait sous peu quitter le royaume des enfants, et que malgré son excitation, il était aussi un peu nostalgique. Je me suis dit que ça devait être incompréhensible à ses yeux de me voir roucouler avec son petit frère, et lui refuser à lui ce droit de jouer à être mignon, simplement parce qu’il était l’aîné. Qu’il faisait simplement semblant d’être petit, mais que tout ce temps il grandissait parfaitement.
Je suis allée le voir un soir dans sa chambre et je lui ai dit que j’étais désolée. Que j’avais tort, qu’il pouvait faire sa petite voix douce autant qu’il le voulait, que je l’aimais tout le temps, que je n’avais pas le droit de le critiquer comme ça. Il m’a répondu que c’était okay, et il a continué à faire sa petite voix, et j’ai appris à tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de donner mon avis sur quoi que ce soit.
Son frère mène une autre bataille : quand nous allons le récupérer le soir au périscolaire, il refuse de venir. Il court et nous échappe, il ne veut pas rentrer à la maison. C’est problématique quand on est pressés, et en tant qu’adultes, nous avons toujours une raison d’être pressés. Et puis c’est embarrassant, devant les autres parents et les animateurs, d’être cette personne qui supplie en vain son enfant de le suivre. Je me dis que les gens qui nous voient me jugent, qu’ils pensent que je n’ai aucune autorité, que je ne sais pas tenir mes enfants. Mais jusqu’où doit aller ma poigne ? Est-ce que c’est juste d’exiger de lui qu’il me suive chaque fois que je l’ai décidé ? Est-ce que c’est ce que je veux lui apprendre du monde ?
Ma théorie, c’est qu’il fait ça très calmement, pour savoir jusqu’où va notre patience, jusqu’où va notre amour. Il ne veut pas vraiment rester à l’école – il veut savoir, si un jour il voulait vraiment quelque chose, est-ce qu’on ferait l’effort, est-ce qu’on a ça en nous pour lui. On dit toujours qu’il faut fixer des limites aux enfants, et c’est vrai, bien sûr, mais de leur côté ils cherchent parfois à comprendre où sont ces limites – lesquelles sont absolument nécessaires, lesquelles relèvent simplement de notre confort ou de nos goûts. Ça paraît légitime, vu comme ça.
Il m’a dit que je venais toujours le chercher trop tôt et qu’il n’avait pas fini de s’amuser, alors je lui ai proposé de venir plus tard le lendemain, à la fermeture du périscolaire, à dix-huit heures trente. Quand j’ai demandé à mon fils aîné s’il voulait aussi que je vienne le chercher à cette heure-là, il a répondu que non. Quelques heures plus tard, j’y ai repensé, et quand j’ai vu la forme que prenait ma journée, j’ai réalisé que ce serait nettement plus simple pour moi de les cueillir tous les deux à la même heure, et donc j’ai reposé la question à l’aîné, qui a accepté.
J’ai travaillé toute la journée sans m’arrêter, et à un moment, je me suis souvenue que c’était quelque chose dont j’avais souvent parlé, y compris à des psys – combien j’étais désorientée et offensée quand quelqu’un me posait deux fois la même question.
Si quelqu’un me demande si je veux faire quelque chose et que je dis non, et que cette personne me repose la question, ce que je ressens c’est que ma parole n’a aucune valeur, que mon non n’a pas été entendu, qu’on peut passer outre mon avis, qu’on en a l’intention – et alors je me recroqueville, j’obéis. C’est quelque chose qui m’a causé beaucoup de problèmes dans ma vie, pour de bonnes et de mauvaises raisons, dans des situations anecdotiques et d’autres plus graves.
A l’idée que j’ai imposé la même chose à mon fils, j’ai envie de me tuer, et à la première occasion je lui en parle. Je ne lui dis pas tout ce que ça remue pour moi, je lui explique juste mon point de vue, je lui explique pourquoi c’était factuellement pratique d’aligner leurs horaires, et je lui demande ce qu’il a pensé du fait que je lui présente la même question deux fois, est-ce qu’il a eu l’impression de ne pas être entendu ? Non, me répond-il sans lever les yeux de son livre, moi, quand tu fais ça, ça me rassure. Si tu me le dis deux fois, c’est que ça doit être important. Ça m’aide à comprendre, à faire mon choix. Quand tu poses la question la première fois, je ne sais pas trop ce que j’en pense, mais quand je vois que tu reviens sur le sujet, je comprends mieux le truc.
J’étais stupéfaite. Je sais bien qu’on passe notre vie à saisir que nos obstacles ne sont pas ceux des autres et vice-versa, mais cet enfant me ressemble comme une goutte d’eau, alors c’est troublant de le voir transcender si souplement mes angoisses. Je pensais que ça mettrait plusieurs générations. Je pensais que je le verrais se prendre les pieds dans mes maladresses et mes névroses, mais les choses paraissent infiniment simples dans son regard à lui. Je ne sais pas pourquoi.
Je lui ai dit Mais si un jour je fais quelque chose qui te dérange, dis-le moi. Ça ne me dérange pas de te demander pardon. Ça ne me dérange jamais de demander pardon.
En m’entendant le dire, je me suis aperçue que c’était presque le titre du livre que je lisais ces jours-là, Pardonner à nos mères, de Claire Richard. (Cette note est un peu plus échevelée que les autres, mais après tout il ne s’agit pas toujours de résoudre des choses, parfois seulement de les énoncer, et donc je voudrais conclure en parlant de ce livre essentiel.)
Je ne peux pas le résumer, sauf à dire qu’il ne s’agit en aucun cas d’une injonction à pardonner aux mères. C’est une réflexion profonde sur la matrophobie, qui est la peur de ressembler à sa mère, une émotion assez largement répandue, et dont Claire Richard montre qu’elle ne concerne pas notre mère en particulier, mais notre mère en tant que mère – notre mère en tant que perdante évidente du système patriarcal.
Elle explique comment dans la relation à notre mère, nous ne sommes pas seulement deux dans la pièce, mais trois – il y a elle, nous, et tout le système d’oppression des femmes. Nous ne voulons pas ressembler à nos mères, parce que dès que nous commençons à comprendre le monde dans lequel nous vivons, nous voyons qu’il n’y a aucun intérêt à être une mère. Avoir des enfants, oui, mais être une mère, endosser ce statut, non. La posture de mère est une des plus méprisées, des plus intenables qui soient. On n’y est jamais en paix, on a toujours tort, quoi qu’on fasse. Claire Richard écrit que pour penser correctement nos mères, nous devons les penser dans l’Histoire, garder à l’esprit que nous descendons après elles de tout un passé d’écrasement des femmes, que nos droits sont récents, chèrement acquis, toujours menacés, et que c’est sur ce territoire âpre que les mères et les filles se trouvent à relationner. Cela ne légitime aucune brutalité, aucun manquement, aucune cruauté, mais on ne peut pas penser pleinement la relation mère-fille sans prendre en compte la violence que nous subissons les unes et les autres, et l’ancienneté de cette violence, les traces qu’elle a laissées. Je ne veux pas en dire plus de peur de trahir ce texte bouleversant, que je vous conseille, vraiment. Entre autres choses, il donne envie de se redresser, de se rebeller, et de réinventer totalement la figure de la mère.



Trop chouette, encore une fois merci !
J'ai deux garçons très énergiques et pas une once d'autorité. Je viens d'avoir une petite fille, qui est encore toute minuscule. Et je vis exactement les mêmes expériences que vous avec mes garçons (la coupe de cheveux, la ressemblance avec mon aîné, le petit qui m'échappe à la sortie de l'école ou à au périscolaire). J'élabore mille stratégies pour essayer de rendre les choses plus simples (de mon point de vue) et je suis finalement très heureuse de ne pas y arriver car je me dis qu'ils sont vivants !