Honte sur moi
Il y a quelques jours, je roulais en voiture avec mon fils aîné dans un quartier périphérique de Nantes, quand il m’a montré un chariot de supermarché abandonné au bord de la route. Regarde, il m’a dit. Qu’est-ce que ça fait là ? – Des gens ont dû s’en servir et l’abandonner après, je réponds. – C’est toujours comme ça avec les voyous de ce genre de quartier, a-t-il dit.
Je me suis retournée. Je lui ai dit : NON. Non, non, non. Tu ne peux pas dire des choses comme ça, et tu ne peux pas penser des choses comme ça. Tu ne peux pas établir de lien entre la richesse économique et la valeur morale. C’est hors de question.
Où est-ce qu’il avait entendu ça ? Pas dans notre maison, indiscutablement, mais ça pouvait venir de n’importe quel autre endroit. Cette idée délétère, elle est partout ou presque, non ? Et voilà que je la retrouvais sortant de la bouche de mon fils de huit ans. C’était terrifiant. Il sait des choses, pourtant. A chaque fois que nous passons sur le périphérique sous le pont où quelqu’un a tagué LOGEMENT POUR TOUS, il dit Certaines personnes ont plusieurs maisons et d’autres vivent dehors et c’est un scandale – une autre leçon apprise en voiture. Mais voilà que malgré tout, la pensée classiste s’était infiltrée en lui, et qu’il la répétait, regardant de haut une partie de la ville dont il ne savait rien, associant automatiquement la délinquance à la pauvreté.
Quelques jours plus tôt, j’avais eu une discussion avec une femme incroyable qui travaille dans une association d’aide aux enfants de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance). Alors dans la voiture, j’ai décidé de raconter ça à mon enfant. J’ai dit : Tout le monde n’a pas ta vie. Si tes parents n’avaient pas été en mesure de s’occuper de toi – si on t’avait retiré à tes parents – si tu étais allé en foyer ou en famille d’accueil – si tu avais changé régulièrement de famille d’accueil, et que ça ne s’était pas bien passé – si à ta majorité tu t’étais retrouvé sans aucun soutien au monde – si en raison de tout ça les gens portaient un regard négatif sur toi, s’ils pensaient que tu n’as aucune chance de faire des choses bien, comment tu te sentirais ? – Arrête, il m’a dit, très embarrassé, je vais pleurer. Il pleurait déjà. Je lui ai dit Mais tu dois pleurer. C’est la bonne réaction, quand tu apprends quelque chose de déchirant. Tu dois avoir de l’empathie. Tu ne dois pas juger les gens sur des a priori.
C’est très satisfaisant, non, d’imaginer qu’en une scène on pourrait donner une leçon essentielle à son enfant, le rerouter dans la bonne direction ? Une épiphanie, un moment clé d’éducation. La tartine qui tombe du bon côté. Et hop. Problème réglé.
Je ne m’en suis pas fait toute une histoire, mais j’ai eu la sensation d’un instant parfaitement solide, cohérent, efficace. Je laisse généralement mes enfants se faire leurs propres opinions, mais là, c’était trop important, à mes yeux. Evidemment que je devais réagir, lui dire ce que je pense, ce que son père pense, ce que nous considérons correct dans notre famille. Lui indiquer, aussi, le genre de personne que j’attends de lui qui devienne (i.e. : pas un facho).
Quand mes deux fils se disputent et que l’un essaie de dominer l’autre, je leur dis toujours la même chose : Parce que vous êtes des petits garçons, vous allez vraisemblablement devenir des hommes adultes, or des hommes adultes usant de leur pouvoir de domination sont des dangers publics. Vous ne pouvez pas vous permettre d’utiliser ce pouvoir.




